La fougère et les éléments

La fougère et les éléments

10.09.2025

Ilma est une petite fille habitant une tribu au cœur de la forêt. Elle a perdu ses parents depuis bien longtemps maintenant et rien ne saurait réparer le vide béant que lui inflige cette absence, sauf lorsqu’elle se trouve dans cette clairière non loin de l’endroit où elle habite. Et ce matin là, elle décide de s’y rendre pour jouer au cerf-volant, profitant du vent puissant que laisse augurer cette belle journée.

Arrivée sur place, elle se repose quelques instants au sol au beau milieu des colonies de fougères et se laisse bercer par le bruit du vent dans leur feuillage jusqu’à sombrer au pays des songes. Alors qu’elle découvre son cerf-volant en vol, elle se trouve dans un paysage bien étrange où des planètes gravitent autour d’elle reliées entre elles par de fines passerelles comme pourraient l’être des neurones connectés les uns aux autres.

Elle prend le chemin face à elle car elle n’a pas trop le choix, c’est le seul qu’elle puisse prendre. En suspend sur ce fil au milieu du vide, le cerf-volant la guide jusqu’à l’entrée d’un premier monde où une porte s’ouvre. Juste à l’entrée de cette porte se présente une barque en glace tout aussi étrange que le reste puisqu’elle est totalement translucide et d’une clarté sans pareil. Elle monte doucement à son bord et la barque semble avancer d’elle-même à la surface d’une eau qui n’offre pas d’horizon. Mais quand elle lève les yeux, elle observe alors une oie hissée sur son cerf-volant qui guide le voyage. En baissant les yeux, le spectacle la laisse aussi sans voix. L’eau qui se trouve sous elle laisse apparaître tout un tas de formes transparentes, des corps vidés de leur matière et n’offrant qu’une enveloppe fantomatique. En y regardant de plus près, elle discerne tous les êtres vivants qu’elle a connu jusqu’alors, du végétal à chaque être humain, à commencer par ses parents. Perchée à la surface de l’eau, elle ne ressent pourtant aucun peur, elle éprouve même une forme d’assurance à retrouver ici toutes les âmes qu’elle a rencontré par le passé. Et au fond d’elle, elle comprend alors qu’il s’agit en fait d’une eau lustrale sacrée, reflet de l’au-delà auquel elle a toujours eu accès grâce à la mémoire de l’eau, à ceci près qu’elle la regardait avec ses yeux de chair plutôt qu’avec son cœur. Elle saurait s’en rappeler à son retour lorsqu’elle irait se baigner dans la cascade non loin du village et qu’elle pourrait alors sentir la présence de ses parents. Mais son passage dans ce monde arrive à son terme puisqu’une porte se présente qu’elle doit passer.

A nouveau la fine passerelle est présente sur laquelle elle déambule munie de son cerf-volant à la main qui flotte toujours. Une nouvelle porte s’ouvre alors qu’elle franchit pour se retrouver en plein désert cette fois-ci. Il fait très chaud dans ce monde-là et c’en est presque insoutenable. Elle marche un moment sans trop savoir quoi faire avec le vent qui se met à souffler un peu plus fort, encore et encore, suffisamment pour qu’elle sache qu’une tempête de sable arrive. Ce fut le cas et elle se retrouve coincée au milieu d’un épais nuage de sable qui se forme autour d’elle. Mais ce nuage est empli d’une présence qu’elle ne sait qualifier tout de suite car elle lui semble hostile autant que protectrice. Elle obtient sa réponse quand une sorte de sas protecteur prend sa place tout autour d’elle. C’est comme si elle se retrouvait au beau milieu d’une flamme incandescente mais que la chaleur écrasante se trouvait à l’extérieur quand elle se trouve épargnée au sein de la flamme bleue qui l’habite. Ici, elle ne ressent pas la brûlure mais elle se sent au contraire entourée d’une vie incroyable. Tous les êtres qu’elle a pu voir dans l’eau lustrale sont aussi présents dans ce feu primordial sauf qu’elle les sent cette fois animés d’une force féroce qui les pousse à vouloir aller plus haut que là où ils se trouvent. A cet instant, elle sait qu’ils souhaitent à présent se diriger vers le ciel comme le fait un feu de forêt érigé vers la cime des arbres. Elle comprend aussi pourquoi, à chaque lune, le chef de la tribu regroupe le village autour d’un feu où se content les histoires des ancêtres. Elle saura à présent l’honorer pour ce qu’il est, un porteur de sa lignée passant par le feu pour s’exprimer. A peine se dit-elle que ce voyage est décidément plein de leçons qu’elle se trouve engloutie par le sable sous elle.

Cette fois-ci la passerelle était sûrement présente mais elle ne l’a pas vu ou n’en a pas eu le temps. Dans ce monde, il fait très noir, Ilma n’y voit absolument rien. Elle ne ressent pas son poids car ici la pesanteur n’existe pas visiblement. Et pourtant, une texture épaisse lui colle à la peau, une matière qui n’a pas de densité et ne semble même pas exister mais dont elle ressent que c’est son avenir que d’être matière. Et dans le même temps, cette énergie est porteuse du passé libéré de certaines choses, elle épure l’impur pour en faire une matière première propre à la renaissance, quelque chose de brut qui ne demande qu’à émerger. Ce monde donne l’impression d’être à la fois sous terre et dans un trou noir dans l’espace en même temps. Elle y sent l’origine du Monde, un endroit où il est possible d’avoir accès aux informations du passé pour l’employer à des fins d’avenir, en équilibre entre terre et ciel. Alors, dans cet état transitoire, elle sait que son voyage prend fin et ouvre les yeux. Elle revient du pays des songes avec le soutien des éléments comme de vieux amis sur lesquels on peut compter pour tracer son propre chemin en ayant conscient de ses ancêtres. Elle saura se baigner dans l’eau pour s’y purifier comme pour observer ceux qui l’ont accompagné jusque-là. Elle observera le feu comme un allié face à la lune pour aider et soutenir leur ascension. Et elle n’aura de cesse que d’honorer la Terre car sa vie c’est maintenant qu’elle veut la vivre et non comme un songe venu du passé. Elle reprend son cerf-volant et court à travers le vent, son allié du présent.

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