
La jonquille et le pouvoir...
C’est le printemps, le monde des fleurs s’ouvre à nous, offrant au passage ses couleurs vives et chatoyantes. Après les primevères, voici que les jonquilles dansent leur ballet de corolles d’un jaune éclatant telles des cloches tintant au gré du vent. Et bien sûr on ne résiste pas à l’envie d’en avoir un bouquet chez soi ! Mais savons-nous bien à qui nous avons affaire ?
Elle attire indéniablement par sa beauté, cela va de soi. Mais on ne vient pas vers elle comme ça, sur un coup de tête. Une certaine révérence est de mise pour s’adresser à elle. Et si l’on s’approche ainsi, le présent en retour sera le respect et la dignité qui nous gagnent que de pouvoir échanger avec elle.
Tout à coup, la chaleur nous submerge et le sang afflue vers le cerveau pour mieux se concentrer sur l’échange. Et pourtant, quand on ose enfin s’approcher, la concentration s’estompe jusqu’à donner une sensation d’évanouissement. La nausée fait son apparition, une forme d’oppression globale localisée sur la tête et les poumons comme si elle parvenait à séparer le corps physique et les corps plus subtils. On voudrait se concentrer pour tenter de la comprendre mais elle empêche l’accès pour nous dire “regarde d’abord en toi ce qu’il s’y passe”.
Elle se pose ainsi en miroir face à nous, pour obliger à l’écoute de soi à commencer par notre propre corps. C’est pour cela qu’elle impose de ressentir le poids du mental avant tout, histoire de bien soupeser sa charge et sa présence sur notre Être. Non que le mental soit un frein mais elle l’écarte un temps pour permettre l’accès à une dimension globale dénuée d’illusions. Une fois passée cette étape de l’échange, c’est toute l’enveloppe physique qu’on ne peut plus nier comme pour nous rappeler son importance dans notre vie en tant que véhicule de notre âme. On prend conscience qu’il est notre temple individuel et qu’il convient d’en prendre soin.
C’est une des raisons qui l’amène à avoir des propriétés pulmonaires de sorte à ressentir pleinement le mouvement de la vie et l’échange qui circulent entre soi et l’extérieur. En quelque sorte, elle aide à mieux se connaître, se comprendre, et une fois instauré ce respect de soi, les limites peuvent être posées entre notre territoire intérieur et celui d’autrui. Le respect mutuel apparait alors tout comme l’intégration de la souveraineté, un appel au pouvoir personnel de chaque Être.
En synthèse, la jonquille pousse au respect de soi et de l’autre dans les échanges par la pose de limites personnelles.
Voici donc une histoire courte pour laisser l'enseignement de la jonquille vous toucher :
Nous sommes dans le Nevada à l’ouest de l’Amérique du Nord, un endroit où seul le mot désert trouve sa place. Au milieu de nulle part subsiste une petite ferme tenue par des éleveurs de chevaux dans laquelle a grandi Sam, un jeune homme qui n’a d’yeux que pour le dressage tant il rêve de devenir cowboy. Depuis qu’il est petit, son quotidien est fait de soins aux animaux sur place, de nettoyage des box et d’entrainements aux chevaux laissés par des propriétaires en quête de réussite au prochain rodéo.
Firewood est un tout jeune cheval arrivé au ranch lorsqu’il était très jeune et qui n’a connu que son box, les soins prodigués par Sam mais aussi ses entrainements quotidiens dans le manège du lieu. Ce matin-là, le jeune homme l’y amène justement car il a l’intention d’augmenter le niveau des séances. Mais il sent le jeune cheval est un peu nerveux sans trop savoir pourquoi puisqu’il n’a rien changé à sa routine.
Ils entrent tous deux dans le cercle mais Sam devient perplexe quant à la poursuite de l’entrainement, il ne tient pas à faire les frais de la mauvaise humeur de Firewood. Il ouvre la porte du manège et remonte sur l’équidé pour le mener au box. Mais celui-ci en a décidé autrement aujourd’hui. Il pique un sprint à la grande surprise de Sam qui ne peut rien faire sinon laisser le cheval aux commandes un moment. Il se dit naïvement qu’il reprendra sûrement ses esprits en chemin.
Mais Firewood vient tout simplement de découvrir la vue du désert face à lui, une étendue si vaste qu’il n’en discerne pas les limites à l’horizon. Il s’aperçoit également du plaisir que lui procurent le bruit du vent dans ses oreilles, la caresse du chinook sur son corps, le goût de la brise traversant ses naseaux. Il n’est pas près de s’arrêter. Comment diable a-t-il pu rester si longtemps enfermé dans cet endroit contre nature ?
Alors qu’il poursuit sa course effrénée, se présente au loin un troupeau de bisons au repos sur une étendue d’herbe au pied d’une petite montagne. Il ne connait pas ces animaux et décide de ralentir par instinct au cas où il lui faudrait rebrousser chemin et mettre fin à cette belle épopée sauvage. Mais à sa grande surprise, les bisons se lèvent à l’unisson pour former un couloir dans lequel Firewood semble pouvoir passer. Il marche au pas toujours avec Sam sur son dos qui n’en croit pas ses yeux… Personne ne s’approche des bisons habituellement, ils sont de nature imprévisible et peuvent vous partir après sans trop qu’on sache pourquoi. Mais là, ils semblent laisser place au jeune cheval comme si c’était naturel, ce qui procure à ce dernier un apaisement qu’il n’a jamais connu jusque-là. Il se sent faire partie de leur groupe ou du moins avoir gagné leur respect par le simple fait de leur en avoir donné.
Une fois passé le troupeau, il se trouve face à la montagne dont un chemin se dessine à terre qui peut le guider. Il se remet à un rythme soutenu pour ne pas perdre une seconde tant il est enivré par cette liberté retrouvée. Le chemin suit une sorte de colimaçon autour de la montagne qui lui permet de ne pas freiner et de monter à son rythme. Au terme de cette montée, ils se retrouvent tous deux au sommet sur lequel est présent un énorme figuier. Firewood s’approche et l’odeur suave qui se dégage de l’arbre lui donne l’envie irrépressible de mordre dans les fruits qui s’offrent à lui. Il succombe au délice de ce met, lui qui n’a connu que le foin sec et râpeux du ranch depuis sa naissance. Il n’en finit pas de manger ces figues dodues, au suc empreint de la délicatesse du lait qui évoque le souvenir maintenant lointain et douloureux de son museau tétant le lait maternel. Par cette nourriture si simple, si délicieuse et mise à disposition sans contrainte, il comprit qu’il n’avait été qu’un esclave aux mains de personnes qui n’avaient cure de son besoin de liberté. Son essence n’était pas de servir les hommes mais de courir à la découverte du monde, le regard toujours au loin pour découvrir celui d’après.
Il regarde alors de l’autre côté de la montagne. L’étendue est tout aussi vaste mais il s’agit à présent d’une forêt à perte de vue qui l’attire immédiatement. Il entame sa descente toujours avec Sam sur son dos qui s’émerveille de voir ainsi Firewood se livrer à cette course folle vers l’inconnu. Il le découvre fougueux et sauvage, lui qui obéissait si facilement aux séances d’entrainement. Force est de constater qu’il n’est plus le même à présent.
L’entrée dans la forêt verdoyante est un spectacle qui les touche tous les deux, même Sam n’avait pas connaissance de cet endroit pourtant assez proche du ranch. A nouveau un sentier naturel est disponible que le jeune équidé emprunte au pas pour respirer le sylve qui remplit ses poumons. Après un moment pourtant, il a l’impression que le sentier les fait tourner en rond, il ne comprend pas. Il se sent à nouveau pris au piège comme s’il était encore dans le manège et pourtant son instinct le pousse à continuer. On dirait une sente, un chemin qu’empruntent d’autres animaux pour se repérer dans ces lieux. Il y décèle la présence de pumas, de lynx, de coyotes ou encore des cerfs mais il se sent en sécurité sur ce chemin en forme de colimaçon.
Alors que la nuit tombe, le chemin prend fin en un point central sans poursuite possible. Sam descend du jeune cheval et lui propose de dormir ici avant de repartir demain. Il serait trop dangereux de reprendre la montagne en pleine nuit. Firewood rechigne sur le coup mais décide de se coucher aux côtés du jeune homme. Allongé, son regard croise la lumière des étoiles dans le ciel et son esprit s’éclaircit soudain. Alors que Sam est endormi, il le regarde. Oui il a changé à présent, il n’est plus le même. Tout ce chemin parcouru en si peu de temps n’a fait que révéler sa nature profonde, son besoin de liberté, a retiré tout ce qui entrave ce besoin qu’il sent fondamental.
Alors il se relève et s’éloigne de Sam. Il n’est pas si loin de chez lui après tout et saura facilement y revenir demain. Il est temps pour lui de prendre son envol. Et c’est ainsi qu’il se lance seul à travers la forêt. Pourtant, il ne se sent pas isolé. La brise, le bruit des feuilles et de l’humus sous ses sabots, le craquement des branches d’arbres sont de fidèles compagnons de route. Le temps n’a pas de prise sur ce qu’il est entrain de vivre et le soleil est déjà présent au loin alors qu’il sort de la forêt.
Sa vue découvre un endroit magique au bord du lac pyramide et son regard n’arrive pas à se détacher d’un troupeau de chevaux qu’il observe au loin. Ils sont comme lui d’apparence mais une forme de fougue émane d’eux, la même qu’il a découvert depuis hier. Il s’en approche doucement mais les chevaux ne semblent pas le remarquer. Ils paissent tranquillement et Firewood en fait autant car il a faim.
Tout d’un coup, un des chevaux entame un galop qui déclenche une course de l’ensemble du troupeau. Il n’a d’autre choix que de se lancer pour ressentir à présent la douce folie des éléments qui l’entourent lui soufflant de galoper encore et encore.
